Les parents
« Mon père était mon meilleur ami ? ». Maintes fois Albert Schweitzer l’a dit. Il a rendu hommage à son père, pasteur à Gunsbach dans la vallée de Munster. C’est à lui qu’il a réclamé un Nouveau Testament à l’âge de 8 ans. C’est lui aussi qui l’a initié à sa passion pour l’orgue. Mais les liens familiaux sont toujours complexes. Louis Schweitzer, le père d’Albert, pouvait être sévère et son exigence constante est attestée. Maintes fois le jeune Albert Schweitzer a été sanctionné après des insolences et des désobéissances.
Et qu’en est-il de la mère, prénommée Adèle ? Commençons par une statistique. Dans son ouvrage Souvenirs de mon enfance, Albert Schweitzer cite 42 fois son père et seulement 17 fois sa mère. « Cet écart quantitatif est trop important pour relever du simple hasard ». C’est Othon Printz, ancien directeur de l’hôpital de Lambaréné fondé par Albert Schweitzer et psychiatre, qui le souligne.
Albert Schweitzer reconnaît avoir hérité de son père la vivacité d’humour et de sa mère la timidité et le caractère renfermé. S’ajoute une blessure. Jamais refermée. Pour elle, comme pour lui. Adèle la mère était farouchement opposée au choix de son fils de s’engager dans la médecine humanitaire en Afrique. Albert le sait et l’écrit à celle qui deviendra sa femme : « Ma mère souffre de mon choix et est toujours triste ».
Elle en était si affectée qu’au moment du départ d’Albert Schweitzer en mars 1913, elle n’a pas préparé le traditionnel kougelhopf du samedi. Écoutez la suite, racontée par Schweitzer lui-même. « Ma mère est morte renversée par un cheval de l’armée allemande ». Elle n’a pas survécu. C’était en 1916, trois ans après le départ de son fils. Elle est morte sans jamais s’être réconciliée avec son fils. Elle est morte sans que son fils ait pu faire la paix avec elle.
« Je n’ai jamais connu la joie de vivre dans l’instant, sans arrière-pensée ». Albert Schweitzer a-t-il pensé à sa maman en prononçant ces mots dans les années 50 ? Je ne vais pas me lancer dans des interprétations hasardeuses, mais je constate une réalité. Toute sa vie Albert Schweitzer a travaillé avec des femmes, attentives, dévouées, attentionnées. Comme une manière de retrouver sa mère par-delà le temps et les espaces ?
Francis Guthleben vient de publier Albert Schweitzer intime, aux éditions AISL. L’ouvrage regroupe 100 témoignages sur le prix Nobel de la Paix recueillis dans le monde entier.
Retrouvez l’ensemble des articles sur Albert Schweitzer : L’année Schweitzer
Chronique rédigée par Francis Guthleben

