mardi 15 septembre 2026
AccueilCHRONIQUESLes lectures d'IsaUn marché noir de Bérénice Pichat

Un marché noir de Bérénice Pichat

Ce roman de Bérénice Pichat plonge dans le Paris de l’Occupation pour interroger, à travers deux voix qui se répondent et se contredisent, ce que la survie fait de nos choix moraux. Éditions Les Avrils.

Avec ce nouveau texte, Bérénice Pichat confirme la voix singulière révélée par La Petite Bonne, celle d’une autrice qui fait de l’Histoire un révélateur des âmes, un prisme grossissant pour interroger ce que nous sommes lorsque tout vacille. C’est dans le Paris de 1941 que se noue cette interrogation. Servane a seize ans, la faim au ventre, une enfance déjà loin derrière elle. Face à elle, Paul, un homme qui a cessé de croire en grand-chose et pour qui tout, y compris les êtres, finit par avoir un prix. Pour donner corps à cette tension, le roman se construit en deux mouvements, suivant la même chronologie, mais selon deux points de vue qui se répondent et se contredisent sans cesse. Loin d’être une simple prouesse formelle, ce dispositif est la matière même du propos : la vérité de Servane n’est jamais celle de Paul, et c’est dans cet écart que l’autrice installe son lecteur, refusant tout jugement univoque.

Ce dispositif trouve d’ailleurs tout son sens dans le choix de 1943, qui n’a rien d’anodin. C’est le moment où un même geste change de signification selon qui le regarde et qui le commet, où le profit personnel d’hier peut soudain servir une cause plus grande. Bérénice Pichat s’empare de cette bascule historique pour explorer cet entre-deux moral où personne ne se laisse réduire à un camp. De cette ambivalence assumée naît ce qui frappe le plus, le refus obstiné de tout manichéisme. Comme dans La Petite Bonne, les personnages se dévoilent par fragments, par apartés, par de mystérieux chapitres en vers libres dont le sens n’éclate qu’à la toute fin. Ainsi le récit monte-t-il en intensité jusqu’à un dernier quart bouleversant, qui interroge notre propre fragilité face au tourbillon de l’Histoire. Et nous, qu’aurions-nous fait ? C’est cette brûlante question morale, valable à toutes les époques, que le texte nous adresse au bout du compte. Bérénice Pichat ne répond pas. Elle fait mieux en nous donnant à voir la complexité d’une époque où tout jugement se heurte à ses propres limites. À méditer.

Isa sur Insta : lodyssee_des_mots

ARTICLES SIMILAIRES
- Publicité -

LES DERNIERS ARTICLES

- Publicité -