dimanche 8 mars 2026

Les murs ont des horaires

Nos journées sont saucissonnées en heures et en minutes, et nous courons souvent contre la montre : vite, c’est l’heure de se lever, de quitter la maison, de travailler, de manger, de coucher les enfants…

Si, aujourd’hui, l’importance que chacun donne au temps qui passe dépend de sa culture, il y a fort à parier que les Néandertaliens réunis dans leur abri sous roche en grès rose de Mutzig savaient déjà évaluer le moment de la journée grâce à la place du soleil dans le ciel. Leurs cousins, affairés sur l’aire d’abattage de rhinocéros laineux du côté d’Achenheim, et les autres préhistoriques ayant foulé un sol pas encore alsacien faisaient certainement pareil. Plus tard, des petits malins ont imaginé des chandelles graduées, des sabliers, des clepsydres (horloges à eau), des mécanismes horlogers… Mais c’est un autre instrument à temps, déjà attesté 2000 ans avant notre ère en Égypte, qui pour moi fait figure d’ancêtre de génie : son principe est d’une simplicité redoutable ! Il suffit de planter un bâton quelque part, de baptiser celui-ci du joli nom de gnomon, puis de tirer des conclusions en fonction de l’endroit où se projette son ombre.

On aura pensé à commander du soleil, et, évidemment, pris soin de placer le gnomon parallèle à l’axe de rotation de la Terre, son cadran orienté au Nord, parce que, franchement, c’est mieux. On se souviendra surtout que l’heure donnée n’est pas celle de notre cher méridien de Greenwich, mais bien la vraie heure solaire du lieu. On ne lira pas midi au même moment à Colmar et à Quimper ! Pas grave, sauf si on a un train à prendre…

Il y en a plein, des cadrans solaires, en Alsace, généralement apposés sur des édifices religieux ou civiques, ou bien peints sur des façades de maison. Ainsi, la cathédrale de Strasbourg en compte pas moins de… 14 ! Mais si vous faites votre petite virée thématique plus au sud, vous pourrez en découvrir trois qui valent le détour : à Colmar, le premier est aimablement présenté par un beau gosse au sourire angélique sur le contrefort du transept sud de la Collégiale Saint-Martin. À Mulhouse, le plus étonnant peut être admiré place Lambert, sur une colonne surmontée d’un gros globe. L’un de mes préférés, à Altkirch, se trouve depuis 1933 sur la façade de l’hôpital Saint-Morand, intégré à une fresque champêtre. Au premier plan, un homme s’étire sous le soleil levant – l’astre étant percé du fameux gnomon. Son chien l’attend manifestement pour une balade. Une femme, à ses côtés, sommeille encore. Dans le lointain, des prés et des montagnes. Le visuel est très réussi, mais cette charmante polychromie ne nuit-elle pas un peu à la lisibilité de l’heure indiquée ? Ce serait la seule ombre au tableau, si on m’autorise ce vilain jeu de mots, mais d’un autre côté, cela permet de donner un réel intérêt à la chose même par temps nuageux ou de pluie.

Certains décors plus symboliques se retrouvent, ici et là. Par exemple, des soleils à visage humain, à Colmar, Altkirch (sur l’église, cette fois), ou Riquewihr, où le « Truchsessof » en profite pour proclamer qu’il faut cueillir le jour (Carpe diem). Parfois, les chiffres sont gravés sur une banderole joliment déployée tel un ruban, par exemple, à Wihr-au-Val ou Turckheim. D’autres ornements sont moins attendus : épiques, à l’image de Saint-Michel combattant le Dragon (Cernay), ou tout à fait modestes, comme l’escargot sur une feuille de salade qui, à Baldersheim, rappelle avec humour le sobriquet des habitants de la commune.

Cadran solaire

Amateurs d’illusions d’optique, si vous faites l’effort de loucher en approchant la porte du couvent Saint-Marc de Gueberschwihr, vous aurez une chance de voir quatre cadrans identiques – ladite porte étant encadrée par deux dispositifs absolument jumeaux. On trouve encore de fort jolies surprises à Barr, Blaesheim, Osthouse, ou Westhalten, tout comme dans la cour de certains établissements scolaires, à Riedisheim ou Saint Amarin – le cadran du lycée agricole de Rouffach valant vraiment le détour.

Pour finir, quel est le plus surprenant de tous les cadrans solaires qu’on puisse admirer en Alsace ? Sans aucune hésitation, il s’agit du très fameux monument gnomonique installé sur la terrasse du mont Sainte-Odile depuis 1935. D’une esthétique furieusement steampunk, il ressemble aussi vaguement à un casse-tête, cette arme barbare dont le nom révélait sans détour la fonction. Déposé sur une colonne, il se présente en effet comme un polyèdre, composé de… 24 cadrans solaires. Le dispositif réussit ainsi l’exploit de donner l’heure d’autant de lieux différents sur la planète, parmi lesquels Paris, Jérusalem, Alexandrie ou Babylone… On imaginerait volontiers l’objet sorti de l’atelier d’un savant fou, mais en réalité, ce sont des moines cisterciens de Neubourg, près de Haguenau, qui le réalisèrent à la fin du XVIIe siècle.

Lorsque, un siècle plus tard, les horloges d’intérieur se démocratisèrent, les gens n’eurent plus besoin d’aller vérifier, dans la rue, s’il était l’heure de prier ou de faire la soupe. Et pourtant, nos cadrans solaires, même plus décoratifs que fonctionnels, restent un élément du décor qu’il serait drôlement dommage d’ignorer.

Retrouvez d’autres chroniques de Sylvie De Mathuisieulx : Sylvie m’était contée

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