Des rues pavées, arrangées en trois cercles concentriques, suivant ses anciens remparts. D’innombrables vieilles et belles maisons à colombages, aux couleurs vives, aux portes souvent surmontées d’inscriptions parfois énigmatiques. Un château, sur la place, qui a vu naître un pape. Une église. Une belle fontaine octogonale. Et puis un vignoble hors du commun. Une trentaine de familles de viticulteurs. Leurs 350 000 bouteilles produites chaque année. J’avais souri en découvrant, sur le plan, les rues du Muscat, du Pinot, du Riesling, du Sylvaner, du Tokay et du Traminer, et puis du Bassin, du Réservoir, du Tonnelier, du Vignoble et des Vendangeurs. La commune d’Eguisheim a tout pour plaire, et, de fait… elle plaît à tous.
Qu’allais-je pouvoir dénicher d’inattendu dans cet écrin ?
J’ai parcouru l’endroit, à mon habitude : le nez en l’air, à la recherche du détail qui accrocherait mon regard et ferait battre mon cœur un peu plus vite. Oh, les jolis petits passages entre les rues, tiens, l’horloge de l’église n’a qu’une aiguille (ça arrive, oui, l’autre n’est pas tombée) ah, une drôle de petite tête de dragon (ou de molosse ?) qui jaillit d’un mur, une immense jardinière en grès des Vosges… Tout cela est très charmant, mais soudain je réalise que j’ai surtout vu beaucoup de clefs. J’aime bien écrire clefs, et pas clés. Si les deux orthographes sont admises, je trouve la seconde un peu mesquine. Une clef, avec ce F qui ne sert à rien, devient tout de suite plus intéressante. Elle pourrait même avoir quelque chose de magique. Bref, j’en ai vu quelques-unes, et même de quoi me constituer tout un trousseau. Elles allaient surtout par deux. Je n’y ai d’abord pas prêté beaucoup d’attention. Le blason de la commune serait-il comme celui de Hauvillers, l’une de ses jumelles, composé de deux clefs croisées ? C’est cette combinaison qu’on retrouve au-dessus de la porte de l’Hôtel de Ville…

De gueule à Saint-Pierre de carnation, habillé d’argent et au manteau d’or…
La manière de présenter des armoiries m’a toujours amusée. Je décrypte la formule complète qui décrit le blason d’Eguisheim. Alors, il y a une clef, oui, mais une seule, et elle se trouve dans la main droite de Saint-Pierre. Lequel, de notoriété publique, est gardien des portes du Paradis. Je garde l’info bien au chaud et poursuis mes recherches. J’avais raison : des clefs, c’est bien simple, il y en a à peu près partout, on pourrait organiser un jeu de piste qui mènerait à… Prise d’une inspiration, rapport au Pape Léon IX, né ici même, je me souviens tout à coup que deux clefs croisées, anneau tourné vers le bas, sont les armoiries du Vatican ! Après un moment de pure jubilation, je réalise pourtant qu’ici, les pannetons – la partie qui permet de déverrouiller – sont parfois tournés… vers le ciel. Zut, un coup dans l’eau.

Coup dans l’eau, oui, mais pas pour longtemps.
Car, repassant devant la grande jardinière en grès des Vosges, je m’arrête. Ancien lavabo ? Ou évier ? « Trop grand », me souffle à l’oreille une petite voix avisée. Un lavoir, alors ? La voix poursuit : « Plutôt un abreuvoir. » Bien vu.
Oh bon sang qu’est-ce que c’est que cet orifice, là, à gauche ? Je me penche, perplexe. Cela ne saute pas aux yeux, et pourtant, s’il s’agissait d’un (très gros) trou de serrure ? Autour de moi, les touristes se promènent, le sourire aux lèvres, l’œil ravi. Ils admirent les bâtiments, s’arrêtent devant les vitrines, se moquent comme d’une guigne de l’abreuvoir rose. Pour ma part, je suis maintenant presque en lévitation devant. Car toutes les pièces du puzzle viennent de s’organiser dans ma tête ! Eguisheim n’est peut-être rien moins que la porte du Paradis. Il ne reste plus qu’à trouver la dernière clef de l’énigme : comment faire pour l’ouvrir, cette porte ? Il faudra se poser la question, le moment venu. Non, pas aujourd’hui. Parce que là, il est l’heure de rentrer. Je tâte ma poche, m’inquiète un instant… avant de me rassurer : non, je n’ai pas oublié mes clefs.
Sylvie De Mathuisieulx
