Vous dites avoir du mal à vous présenter. Pourquoi ?
Lors d’un entretien d’embauche, on m’a demandé : « Qui êtes-vous ? » Je me pose cette question tous les jours ! C’est difficile pour moi de répondre à une question aussi large. Je suis une femme de 44 ans, j’ai une fille et je fais partie des personnes diagnostiquées tardivement.
Comment avez-vous découvert votre autisme et votre TDAH ?
Tout est parti de ma fille. Très tôt, j’ai senti une différence, mais le diagnostic de TDAH a été long à obtenir. Pendant des années, ses difficultés ont été attribuées à un défaut d’éducation. Nous avions le sentiment d’être considérés comme de mauvais parents. TypiK’AtypiK m’a aidée à comprendre. En découvrant la part génétique de ces troubles, j’ai commencé à m’interroger sur mon fonctionnement. Aux Hôpitaux universitaires de Strasbourg, un TDAH a été diagnostiqué. Les médecins ont aussi repéré des signes d’autisme, mais cela nécessitait un autre parcours. Face aux délais d’attente annoncés, je me suis tournée vers un psychiatre en libéral.
Que vous reprochiez-vous avant de pouvoir mettre des mots sur cette différence ?
J’avais du mal à conserver des relations, à rester dans un travail, à conduire. J’expliquais cette souffrance par un manque de courage, par le fait de trop m’écouter ou de trop réfléchir… Je pensais aussi que mon enfance difficile expliquait certaines choses. Je n’aurais jamais imaginé être autiste.
« J’ai passé ma vie à me culpabiliser, à penser que j’étais moins capable que les autres. »
Le diagnostic m’a obligée à réévaluer mon parcours : ce que j’attribuais à des défauts prenait une autre signification.
Comment cela se manifeste-t-il dans votre quotidien ?
Dans mon cas, le TDAH se traduit par un besoin de multiplier les projets. Mon cerveau ne s’arrête jamais. Pour l’autisme, il y a cette sensation de décalage et une maladresse physique : enfant, je n’arrivais pas à faire la course en sac et on se moquait de moi. Très tôt, j’ai appris à cacher qui j’étais pour éviter le rejet. Je vois déjà ces stratégies de camouflage chez ma fille. C’est épuisant de faire semblant avec les autres, alors que j’aime l’authenticité. Mais cela reste mon expérience : les manifestations et les besoins diffèrent selon les personnes.
Votre parcours professionnel a-t-il été marqué par ce besoin de changement ?
J’ai exploré sept filières universitaires. Je me réfugiais dans les études, je crois. J’ai besoin d’apprendre : quand ce n’est plus le cas dans mon poste, je suis en souffrance. J’ai fait de la vente, des sondages, du secrétariat, de la traduction et de la formation en français langue étrangère. J’ai aussi connu le chômage. Je privilégiais des contrats de quelques mois à un an, un parcours qui peut donner une impression d’instabilité sur un CV. À mon compte, comme traductrice, cela se passait mieux. Je multiplie aussi les activités associatives pour créer des relations. J’ai du mal à parler seulement de la pluie et du beau temps : j’ai besoin qu’il y ait un cadre, un but commun.

Vous avez écrit sur le français, puis témoigné dans La Poésie des nuages. Pourquoi ?
Comme traductrice et formatrice, je retrouvais souvent les mêmes fautes de français. J’en ai tiré des livres avec des astuces, pour les francophones puis pour ceux qui apprennent notre langue. Après mon diagnostic, l’écriture m’a servi autrement. Je n’identifie pas toujours mes émotions immédiatement : j’ai besoin d’écrire pour comprendre ce que je ressens. J’ai voulu raconter comment je vis avec l’autisme et le TDAH. Une sorte de mode d’emploi pour moi-même et pour ceux que cela intéresse. J’ai autoédité ce témoignage. Le but était que les personnes qui le cherchent puissent le trouver. Certains retours m’ont surprise : il a aussi aidé des lecteurs qui ne sont pas neuroatypiques.
Qu’est-ce qui pourrait faciliter la vie des personnes concernées au travail ?
L’open space est un bon exemple : pour moi, les stimulations y sont trop nombreuses, jusqu’à devenir insupportables. Les adaptations sont individuelles, mais certaines reviennent : moins de sollicitations sensorielles, des consignes claires, des priorités explicites, une organisation visuelle, des micro-pauses. Ce qui est du confort pour certains est indispensable pour d’autres. Ces changements peuvent profiter à tous. Il y a aussi une complémentarité des profils : mes idées partent parfois dans tous les sens ; quelqu’un qui m’aide à en retenir une et à poser un cadre m’est très utile.
Comment votre engagement se traduit-il en Centre-Alsace ?
J’ai ouvert une antenne de TypiK’AtypiK à Sélestat. Nous animons un groupe de parole mensuel, en lien avec la communauté de communes. Nous organisons des conférences et tenons des stands pour sensibiliser. J’ai notamment participé à une journée sur les troubles du neurodéveloppement, avec un après-midi consacré à l’emploi.

Pourquoi avoir créé Nautile Compétences ?
Après mon diagnostic, j’ai fait un bilan de compétences et je me suis formée pour accompagner à mon tour. J’ai constaté un manque de soutien pour les adultes diagnostiqués tardivement qui s’interrogent sur leur travail. J’ai créé le Parcours du Nautile, un accompagnement de clarification professionnelle plus court qu’un bilan de compétences. L’idée est de faire le point : ai-je choisi cette carrière par défaut ? Me suis-je rabaissée ? Qu’est-ce que je veux vraiment ? Nous identifions les difficultés au travail et les adaptations possibles, en tenant compte de la santé. Je voulais un format financièrement accessible. Je suis passée à 80 % dans mon emploi salarié pour développer cette microentreprise.
Quel message souhaitez-vous faire passer ?
Ne jugez pas un handicap parce que vous ne le voyez pas. Des personnes qui me connaissaient avant mon diagnostic ne me croient pas, justement parce que cela ne se voit pas. Dire que l’on est autiste reste une prise de risque. À ceux qui se sentent différents, je voudrais dire : sachez que vous avez des atouts et que vous n’êtes pas seuls. Il ne faut vraiment pas hésiter à se rapprocher des associations.
Ses préférences
Un livre : L’Homme qui rit, de Victor Hugo. Poétique, inspirant, sensible, résilient.
Une architecture : « Inside Out ». Des bâtiments qui invitent et dialoguent avec leur environnement.
Une personnalité : Aurélien Barrau. Physicien, poète et défenseur du vivant.
Une série : Battlestar Galactica. Une saga psychopolitique et prospective.
Des podcasts : Thinkerview et The Diary of a CEO. En français pour le premier, en anglais pour le second : de longs entretiens qui explorent des sujets et des personnalités avec rigueur et originalité.
repères
- Les attentats du 11 septembre et la chute des tours jumelles réveillent son envie d’agir contre les risques.
- La naissance de sa fille lui donne un rôle et un cap.
- Sa prise de parole à France Télévisions, en clôture des travaux du Conseil consultatif des programmes, promotion Élise Lucet : un tournant dans sa confiance en elle.
- Elle réalise un rêve en rejoignant l’hôpital public.
- Le diagnostic de sa neuroatypie : une autre lecture de son parcours, une chance de mieux se connaître et d’aider à son tour.


