Avant la radio, vous imaginiez une carrière dans la gendarmerie. Pourquoi avoir choisi l’antenne ?
Lionel Bertrand : J’ai toujours aimé la radio. En terminale, j’animais déjà la radio interne du lycée. Mais ma vocation première, c’était de devenir gardien de la paix. Fin 1989, je passe le concours de police… que je rate, par manque de préparation. Je fais ensuite mon service dans la police, et au début des années 1990, je tombe sur une annonce dans L’Étudiant pour devenir animateur radio. C’est l’épisode un peu cocasse du petit Vosgien qui monte à Paris, en costume croisé enfilé dans les toilettes de la gare, et qui se retrouve face à un jury en jean ! Mais je suis pris. Je me forme, je fais des remplacements le weekend sur M40 (ex RTL2). Puis je deviens animateur et DJ au Club Med à Saint-Raphaël. La nuit, j’enregistre mes maquettes. Ensuite, une saison au ski, puis retour dans les Vosges en radios privées, où je fais tout : animation, spot promo, démarchage commercial. J’arrive à Radio France Alsace en juin 2000, où je découvre un univers radicalement différent.
Vous vous souvenez de votre première fois à l’antenne de Radio France Alsace ?
Je me souviens surtout du premier débrief ! Le responsable de la programmation me lance « c’était de la merde, mouche à boeufs ». J’ai l’impression de redémarrer ma carrière à zéro, alors qu’à Fun Radio Toulon, où j’assure la matinale en parallèle, je fais 300 000 auditeurs par jour. J’ai persévéré. Au mercato de fin de saison, il me dit « tu peux lâcher ton poste dans le Sud et venir ici »… sans mauvais jeu de mots (rires). Je resterai trente ans à l’antenne, avant de prendre la direction des programmes en 2022.

L’antenne vous manque-t-elle depuis ?
Pas du tout. Parfois je passe une tête au studio, ou je dépanne, mais mon rôle aujourd’hui, c’est d’être au service de mon équipe. Tout ce qu’on m’a appris en formation au management, c’était pas de la ronflette : accompagner, écouter… c’est essentiel. Pendant trente ans, j’avais un esprit radio très formaté : rythme effréné, mécanique bien huilée, ego démesuré aussi. En 2010, je disais même : « Moi directeur des programmes ? Si c’est pour faire du social, non merci ». Sauf qu’il y a social et social. Devenir manager m’a appris l’empathie, l’adaptation. À ne plus demander aux autres ce que j’exigeais de moi-même. J’ai plus appris sur moi en quatre ans de management qu’en trente ans d’antenne.
Depuis janvier 2025, France Bleu Alsace est devenue Ici Alsace. Pourquoi ce changement de nom ?
Ce changement s’inscrit dans une stratégie de rapprochement avec France 3, pour créer une synergie entre radio et télévision régionales. L’idée était de réunir les deux sous une même bannière : Ici. Un mot simple, court, très radio. Aujourd’hui, la synergie est encore en construction : seule la matinale est filmée, et l’identité de la marque doit encore s’installer. On est passés de 14% à 29% de taux d’identification, ce qui est encourageant. Mais une marque, ça se construit dans le temps.
Comment cette identité se traduit-elle dans la programmation ?
Ici est, à mes yeux, la seule radio de France qui incarne une vraie proximité. On va sur le terrain, on donne la parole aux gens, on parle leur langage. Et on crée du lien. Grâce à Radio France, on a les moyens de faire du vrai service public local. La programmation musicale étant désormais centralisée à Paris, ça nous libère du temps pour produire du contenu local et de la musique locale. Et surtout, on privilégie la qualité au sensationnalisme. Ici, pas de « putaclic ».

Pourtant, la part des programmes régionaux semble se réduire. Comment l’expliquez-vous ?
Je ne dirais pas que le local recule, mais que les usages évoluent. Chez Ici Alsace, on perd moins d’auditeurs que les radios musicales, justement grâce à notre contenu local. Mais même tata Jacqueline. 72 ans, utilise aujourd’hui son smartphone. Elle écoute la radio, lit des articles. Elle croise l’info, la picore. Il faut arrêter de penser que nos auditeurs n’écoutent que nous. Ça a longtemps été une religion… mais ce n’est plus la réalité.
« J’ai plus appris sur moi en quatre ans de management qu’en trente ans d’antenne »
Quels formats fonctionnent le mieux aujourd’hui ?
Tout ce qui touche au quotidien. Notre chronique J’ai testé, par exemple : on va tester des activités, partager le quotidien d’une fleuriste, d’un caissier. Ce sont des récits ancrés dans le réel. Notre journaliste Maxime incarne très bien ce format : il fait le son pour la radio, la vidéo pour les réseaux sociaux, il a le sens de l’accroche et de l’édito. Il sait exactement quoi raconter, et comment. Si une télé s’intéresse à lui, je suis mal (rires).
L’avenir de la radio, c’est le numérique ?
Oui. Le numérique et le terrain. Pour moi, une chronique radio doit avoir son pendant numérique, et les deux doivent partir ensemble. La radio de demain, c’est du podcast, de la vidéo, des réseaux sociaux… mais toujours avec une forte présence sur le terrain. On a lancé un podcast patrimonial, Partir, qui met en valeur des lieux emblématiques. Le premier épisode était consacré à la cathédrale de Strasbourg. Il est disponible partout, même dans les TGV SNCF… mais ne me lancez pas sur les wagons no kids, s’il vous plaît (rires).
C’est vrai que vous êtes jeune papa…
Oui, d’une petite Émilia. Un cadeau, après un parcours de PMA éprouvant. En France, après deux échecs et un manque d’empathie assez violent, on nous a clairement conseillé d’aller à l’étranger pour ne pas « plomber les statistiques ». À Barcelone, l’accueil a été tout autre. On a même choisi son prénom en un clin d’oeil à l’hôtel. Devenir à nouveau père – j’ai déjà deux grandes filles – à 55 ans a totalement changé mon rapport au temps. Ce qui compte, ce n’est pas l’âge, mais le temps et l’amour qu’on donne à son enfant. Je vis cette paternité tardive comme une chance immense. On est même prêts à recommencer !
Le chiffre
13,6
C’est en millions le nombre de visites sur le site www.francebleu.fr/radio/alsace et l’application (+ 5% en 1 an). Ici Alsace compte 126 000 auditeurs (source : médiamétrie)



