Sur la table du salon de cette maison du nord de l’Alsace qui a vu passer la vie, les saisons et l’amour depuis cinquante ans, le café est prêt, les pâtisseries aussi. Le premier été, elle avait 30 ans, lorsqu’ils sont arrivés ici avec André Stern son mari depuis 1973. Elle a soufflé sur 80 douces lumières le 19 juillet dernier, au milieu des jours où le soleil brillait trop fort : « Tous les murs de toutes les maisons se sont ouverts, la Terre est devenue une seule maison, tout le monde est concerné par l’avenir climatique, on ne peut plus fermer les yeux ». Les siens se sont ouverts sur le monde depuis Bischwiller, cette ville très accueillante pour toutes les communautés, cette ville où elle a grandi, dans un univers multiple. Tous les visages et toutes les langues étaient les bienvenues :
« C’est l’universalité de l’enfance. Lorsque le monde entier est chez vous, ça donne l’impression qu’il est bon, que les êtres humains sont bons, et qu’ils peuvent s’entendre. C’était très harmonieux », dit-elle de son enfance au contact de la nature, de ses grands-parents paysans. Jeune adulte, elle a voyagé et fait beaucoup de chantiers de jeunesse, en particulier dans les pays de l’Est. Mal nourrie, mal logée, avec une centaine d’idéalistes de la planète. Le soir, ils refaisaient le monde : « On aspirait tous à la même chose, c’est-à-dire à la paix, au partage, à l’harmonie entre les gens, et je pense que cela n’a pas changé ». À l’époque déjà, elle ne se définissait pas. Elle n’est pas écrivaine, pas une artiste, elle est « une femme, une vivante, c’est déjà beaucoup », dit-elle avant d’ajouter : « Il faut être vigilant. Écrire des livres, des poèmes, chanter, c’est être vigilant ». Elle n’a pas baissé la garde, Sylvie, toujours exigeante, elle cultive son jardin, et son plus beau fruit, la liberté. La liberté d’être, « pour s’opposer à toutes les dictatures, à toutes les menaces, à ceux qui essayent de nous acheter, de nous manipuler. La liberté intérieure permet de créer et de résister à tout », lance t- elle en nous servant le café dans des tasses en porcelaine.
Ne pas se définir, rester vigilante et libre, oui, mais sans jamais cesser d’écrire et de chanter. Sylvie Reff a toujours composé, dès l’âge de 7 ans. « La musique est immédiatement compréhensible, quel que soit le pays, elle n’a pas besoin des langues. C’est un art qui relève de la liberté ». Elle a écrit quatre albums. Et sans doute un prochain, lorsqu’elle aura choisi dix titres parmi ses 300 chansons en stock.
ÉCRIRE, CHANTER… ET DANSER
On le sait moins en Alsace, mais Sylvie Reff est danseuse. Comme pour la musique, ce qu’elle aime dans cet art est son universalité. Elle a dansé avec passion pendant vingt ans dans une compagnie, et continue à donner des cours pour les dames de son village. Elle dit que la danse est une prière de tout le corps. Ce n’est pas pour rien que plus jeune, elle avait imaginé devenir médecin, fascinée par ce miracle qu’est l’esprit humain et le corps, « cette petite barque provisoire pour traverser l’existence. Je voulais parcourir la planète pour comprendre ce qui rend les gens malades et ce qui les guérit. Pour trouver le dénominateur commun ». Bien entendu, Sylvie Reff a écrit sur la danse :
Je danse je ris de me survivre, Surgissante de l’inconnue d’hier, Au sortir de nouveaux sommeils, Enfilant le même corps que la veille, Dans la gueule de la mort je danse, Je danse pour durer en beauté, Sans que brûle mon visage de papier Désespérément je danse Car puis-je faire autrement Sur une terre chauffée à blanc
ÊTRE ALSACIEN
Même si c’est très audacieux, je peux essayer de définir Sylvie Reff en quelques mots mais il ne faudra pas lui répéter. Je l’ai regardée dans les yeux et je peux écrire qu’elle est la conscience de l’éphémère, de la fragilité du temps qui passe, mais aussi l’élégance et la force de résistance, une danseuse du mot juste. Un être de l’art.
L’art est « toujours une blessure devenue lumière », dit-elle en citant le peintre Georges Braque. Elle ajoute « Quand on ne peut pas faire autrement, on écrit pour respirer, pour vivre ou pour survivre ». Alors, je lui pose la question, un peu intrusive : sa blessure, elle vient d’où ? Je n’obtiendrai pas la réponse, seulement quelques indices, « on est tous concernés, quand quelque chose a fait irruption, quand il a fallu faire face ».
Élise, sa maman, était une couturière et une modéliste de talent. Marcel, son papa, meilleur ouvrier de France en chaudronnerie, martelait le cuivre, un métal bienfaisant qu’il jugeait thérapeutique. Il aimait son métier de Kupferschmitt, mais il n’avait pas les mots pour raconter l’incorporation de force ; pourtant « aussi insubmersible que l’aurore, il a été « contraint au silence » comme toute sa génération. C’est cela qui a fait irruption dans la vie de Sylvie Reff peut-être, ce silence là. Toute sa vie, elle a murmuré dans ses textes quelque chose que son père n’a pas eu le droit de dire : « Il me manque son rire, sa voix, son chant, la joyeuse audace qu’il avait d’être lui-même, sans cesse en état de création, victorieusement vivant ».

Écrire alors est un acte magique, une façon de rester victorieusement vivant et de « croire au soleil lorsqu’il pleut ». Elle ne peut pas faire autrement : « D’abord en tant que femme qui porte la vie, en tant que mère de quatre enfants, et grand-mère de huit innocents dans un monde pas possible. Si on ne hisse pas le drapeau, qui va le faire ? ». Il ne s’agit pas de celui en rouge et blanc, mais de celui de la liberté, si cher à ses yeux. C’est cela être Alsacienne, être libre, « être unique au monde. Une identité en constante évolution qui repose sur des choses très sérieuses : l’amour du travail, la loyauté, la rigueur, la probité, le souci de la santé, de la nature. Le respect ». Les valeurs de la région, la langue, elle les défend en beauté, jusqu’au bout du bout. Et comme la beauté se partage, espérons que Sylvie Reff aura encore l’occasion de publier des livres et de chanter, c’est sa façon d’aimer et de laisser allumer les 80 petites flammes de sa vie, sa façon de dire merci aussi. Et le bonheur pour elle, c’est justement de dire simplement merci.
Je vous dis encore merci, Sylvie. Merci pour l’accueil, pour la chaleur, pour l’attention, pour les sourires, pour les pâtisseries. J’ai bu vos paroles, pendant que mon café refroidissait.


