Comment êtes-vous devenue professionnelle ?
Tout a commencé à l’adolescence. J’ai eu envie d’expérimenter ce médium à une période où la photographie était entièrement argentique. Ce qui me plaisait, c’était de pouvoir faire à la fois des prises de vue, de développer les négatifs et de réaliser ensuite des tirages en laboratoire. J’ai été saisie par l’énigme de l’image fixe, de ce qu’elle montre et, en même temps, de ce qu’elle ne montre pas. J’ai commencé une pratique seule, au départ, adolescente, en m’inscrivant notamment à la MJC de Colmar où il y avait un laboratoire. Par la suite, je me suis informée sur les parcours possibles après le bac et j’ai passé le concours de l’École de photographie d’art.
Et après des dizaines d’années de pratique, que représente la photographie à vos yeux ?
Un enjeu autour de l’image, pour continuer à faire voir et à raconter des choses. Parce qu’actuellement, il y a quand même un tournant énorme, notamment avec l’IA. Donc je dirais que, pour moi, la photographie, c’est être en prise avec le réel, c’est un espace de rencontre. Ce que je cherche à faire dans mes images, c’est faire entrer du hors-champ. C’est-àdire ce qui n’est pas visible, ce qui permet d’élargir un peu les champs de l’image et qui peut connecter à la fois la personne photographiée ou le paysage photographié, et la personne qui regarde. C’est cela photographier : montrer, voir. C’est écrire avec la lumière.
« ‘La photographie va permettre à la réalité de résister »
Ce lien entre la personne et le paysage, le territoire, est central dans votre style.

Effectivement. Je suis une photographe de documentaire, c’est-à-dire que je photographie beaucoup la relation des gens à leur territoire. Je fais beaucoup de portraits, mais toujours dans le contexte des territoires dans lesquels ces gens vivent. Que ce soit sur des questions d’exil ou sur d’autres sujets, j’aime aller à la rencontre des autres, du réel. Je demande aux gens de poser un peu selon les codes du cinéma, c’est-à dire en oubliant quelque part la présence de l’appareil photo. Je suis entre réalité et fiction dans mon travail, autour de la figure humaine et des territoires. C’est un processus, on ne décide pas de travailler sur tel ou tel sujet. Cela fait à peu près 25 ans que je travaille. Et, que ce soit via mes travaux sur l’exil ou sur le travail en Alsace, je vois effectivement que cette articulation portrait-paysage est très présente.
Qu’est-ce qui vous plaît dans ce métier ?
Je travaille pour la presse, donc je fais des portraits. Je travaille aussi en commande, que ce soit en portrait ou en reportage, ainsi qu’en institutionnel. J’ai un spectre d’activités assez large, même si j’essaie de garder toujours la même écriture photographique. Et souvent, ce qui me saisit, c’est la variété des situations dans lesquelles je me retrouve en fonction des commandes. Le même mois, je peux être dans la jungle de Calais, puis partir sur l’Orient-Express entre Paris et Istanbul. Cela me fascine.
Plus tôt, vous avez évoqué l’impact de l’intelligence artificielle. La photographie est-elle en danger ?
C’est difficile à dire. Je pense qu’une certaine photographie peut être en danger, oui. Il y a un risque que le virtuel vienne percuter totalement le réel. Les photographies continueront à exister. Certaines vont même devenir encore plus importantes face à l’émergence des fausses images. Car la photographie va permettre à la réalité de résister. C’est pour ça que les pratiques argentiques reviennent massivement dans le travail des photographes : pour réancrer la photographie dans une réalité. On a besoin de regards humains sur le monde. C’est de cette façon que nous pouvons encore faire du commun.



