AccueilCHRONIQUESUne Alsacienne loin du NidMes petites graines d’alsacitude…

Mes petites graines d’alsacitude…

Ceux qui me connaissent savent que je suis partisane d’une Alsace ouverte sur le monde, terre de passage, d’échanges et de brassage des cultures, telle est sa vocation ! À l’image de la choucroute, arrivée en Alsace par la Chine, pour ensuite conquérir la France en passant par les brasseries parisiennes, jusqu’à devenir aujourd’hui, l’aliment santé ultra-tendance des influenceurs et politiciens Etats-Uniens. Le ministre de la Santé Robert F. Kennedy en aurait même fait son petit déjeuner et ne se déplacerait jamais sans son bocal de choucroute. L’alsacianisation du monde est en marche et moi-même, à chaque déplacement, j’essaye d’y apporter ma graine.

Mon alsacanisation à moi se fait à travers le personnage et l’univers de Catoch’, avec pour fer de lance mon spectacle Alsacienne d’Origine Contrôlée. À chaque fois que je joue ce spectacle – mais aussi quand je participe à Mon Village Invite l’Humour, le premier festival d’humour itinérant de France – je prévois une partie personnalisée par rapport au lieu de la représentation. J’appelle ça de l’art éphémère, car joué une seule fois sans savoir si ça fera rire ou pas. Dans tous les cas, les gens sont contents qu’on s’intéresse à eux, qu’on parle d’eux, qu’on ait fait l’effort. Et c’est vrai que c’est un effort, car il faut brasser beaucoup d’informations avant de trouver un angle comique. Un des angles étant les similitudes, rapports ou oppositions avec l’Alsace. J’en apprend ainsi beaucoup sur les régions et localités française, tout en enrichissant mes connaissances sur l’Alsace… même si parfois, je n’en fais rien au final. Car l’information peut être intéressante, sans que j’arrive pour autant à y puiser une matière comique.

Généralement, je trouve toujours quelques graines à glaner. Cas d’école, fin septembre, à Bruyères – Bruyères-le-Châtel dans l’Essonne plus exactement, car il existe également Bruyères dans les Vosges. Première vanne : je m’imaginais partir pour Bruyères dans les Vosges, et j’ai fini par faire deux heures de route pour passer de la région parisienne… à la région parisienne, bonjour le dépaysement ! Bruyères-le-Châtel c’est aussi le siège du CEA, le Centre de l’Energie Atomique, où a été construit le cœur de la première bombe atomique française. Deuxième vanne : « On va bien s’entendre, parce que moi aussi je suis une bombe. Dans le milieu, on m’appelle Fessenheim ».

Plus frustrant, mon passage début octobre à Réau, en Seine-et-Marne, au Pays de Brie, une commune entre usine à gaz et Alcatraz, qui a réinventé le concept de torture psychologique en fabriquant les moteurs des avions les plus rapides au monde… juste à côté d’un centre pénitencier où les gens ne peuvent pas bouger du tout. J’y ai trouvé des liens étonnants avec l’Alsace, dont hélas je n’ai rien pu faire humoristiquement parlant. Heureusement que cette chronique est là en séance de rattrapage pour donner un écho à ces facts intéressants, même si pas assez fun pour un spectacle d’humour. Quand on évoque la fierté de Réau, on pense tout de suite Safran. Pas l’épice, le constructeur d’engins volants du pôle aéronautique de Villaroche. Fin 2025, le site s’enorgueillissait de la réception d’une gigantesque chambre d’essai de 320 tonnes destinée à tester les moteurs écologiques de demain. Mais saviez-vous que cette cuve monumentale a été entièrement fabriquée en Alsace par l’entreprise de chaudronnerie Bieber Industrie ? Puis transportée en convoi exceptionnel d’un gabarit de 9 mètres de large de Drulingen jusqu’à Réau ? Un défi logistique qui continue d’alimenter les cauchemars des ingénieurs, chauffeurs, inspecteurs, motards, agents, grutiers, gendarmes, juristes, guides et compagnie qui, pendant des mois, ont pédalé dans la choucroute pour réaliser cet exploit !

L’autre fierté de Réau, c’est George Sand. Non qu’elle y soit née, mais la commune abrite son refuge de jeunesse, le Château du Plessis-Picard, lieu de ses premiers amours et de ses premiers écrits. Mais saviez-vous que la célèbre femme de lettres a également un lien avec l’Est à travers le très fortuné Charles-Louis Dupin de Francueil, receveur général des finances de Metz et d’Alsace, second époux de la grand-mère de George Sand ? C’est donc un peu grâce à nos impôts, à nous autres Alsaciens, que la jeune Aurore Dupin a pu devenir George Sand et batifoler dans son « petit castel jeté en pleine Brie, à deux lieues de Melun »* Enfin, Réau fait partie de l’arrondissement de Melun en pays de Brie. Ici, placer un brie de Meaux à la place du brie de Melun sur un plateau de fromages, c’est déjà de la haute trahison. Alors, vous imaginez l’incident diplomatique quand un pâtissier de Colmar a osé déposer la marque Brie… au kirsch d’Alsace ! Bafouer ainsi sans vergogne le droit du sol et l’Appellation d’Origine Protégée du Brie relevait pour les locaux de l’agression gastronomique. « Du kirsch dans du brie, c’est pas de la gastronomie, c’est une autopsie ». Pour sauver l’honneur du roi des fromages, les Briards se mirent à imaginer les ripostes les plus folles : une choucroute au coulis de Melun, un kougelhopf fourré aux rillons de Brie, un baeckeoffe au lait caillé briard à la place du vin blanc… Sans doute n’auraient-ils pas fait tout un fromage de ce Brie au kirsch d’Alsace s’ils avaient pris le temps de se renseigner. En vérité, il ne s’agit pas d’un fromage, mais d’un gâteau traditionnel alsacien composé de meringue aux amandes et de biscuit au kirsch à la forme d’une roue de fromage de Brie. Alors on se calme, les Briards : On n’appelle pas ça de l’appropriation culturelle, mais un hommage !

Pour terminer, j’ai voulu en avoir le cœur net et je me suis lancée dans une battle (à voir sur @lelifeupdecatoch) : brie de Meaux versus brie de Melun, ce dernier étant supposé avoir plus de personnalité et de caractère. J’ai fait les choses bien, en achetant deux beaux morceaux chez le fromager du marché, j’ai goûté et j’ai tranché : le fromage qui a le plus de personnalité et de caractère… c’est le munster.

*George Sand, Indiana, Partie I, Chapitre 1, 1832.

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