jeudi 29 février 2024
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Albert Strickler, l’ami des mots a rendu sa plume

Le merle, l’écureuil et le vent sont en deuil : Albert Strickler s’en est allé, lui qui restituait les petits riens de la vie avec une force poétique rare, en les épurant à l’extrême, tout en les parant de somptueux. Il traduisait en mots la beauté du monde, l’amitié et la vie. Sans doute n’imaginait-il pas que la mort viendrait le cueillir si vite, à peine les vendanges terminées.

« Le poète est le célébrant de la vie », aimait dire celui qui était né en 1955 à Sessenheim et qui avait grandi rue Frédérique Brion, « à l’ombre de Goethe ». Ses parents, des gens simples, lui ont enseigné la proximité à la vie. Son père Édouard, ouvrier aux Forges de Strasbourg, un homme de grande bonté, doté d’une intelligence du cœur, lui a transmis l’amour de la nature, des oiseaux et le respect de la vie.

De sa maman, Marlyse, il avait hérité le côté volcan et la capacité à mener une multitude d’actions. « Elle comme moi n’avons besoin que de 4 heures de sommeil. Nous sommes des hyperactifs », me disait-il. Il était levé à l’aube, dans son chalet perché à La Vancelle, nommé Tourneciel. L’été, il y dormait sur la terrasse et il avait l’impression d’avoir son planétarium. Il écrivait à l’aube avant de se rendre au bureau tôt, pour y apprécier deux premières heures sans téléphone. Il donnera aussi le nom Tourneciel à la maison d’édition qu’il a créée en 2013, avec laquelle il publiera des recueils et des ouvrages d’art. Le premier fut le remarquable La lumière de la Mort, illustré par l’artiste colmarienne Dan Steffan. Le dernier édité est celui sur l’homme qui lui a donné le jour, Petit Père, dont la photo de couverture témoigne d’une ressemblance touchante entre père et fils. Entre les deux, une soixantaine d’ouvrages sont nés, dont le recueil bilingue Liechtunge, Clairières du journaliste Jean-Christophe Meyer qu’il a écrit dans sa langue natale de Blienschwiller.

Chaque journée émerveillait Albert, car elle plaçait sur son chemin des rencontres inattendues et rares. La capacité d’émerveillement est précisément l’apanage du poète, tout comme le regard d’enfant resté vif en lui. « Être poète, c’est avoir une présence dans le monde quasi miraculeuse, c’est être « voyant » d’un bout de ciel, c’est être capable d’émerveillement. C’est être la sentinelle de l’essentiel », tels étaient ses mots.

Passionné de musique classique et de vélo, il aimait aussi la marche et partait avec son sac à dos durant des jours, avant que la maladie de Lyme ne freine ses élans. Il se reconnaissait pleinement en René Char qu’il avait plusieurs fois rencontré, la première fois sans le prévenir. « J’avais marché dans ce Vaucluse, par-delà L’Isle-sur-la-Sorgue. Tant de kilomètres avalés pour me donner la force de me trouver face à ce géant. Il m’a ouvert la porte et c’est comme si nous nous étions toujours connus. »

La photo de couverture de Petit Père, le dernier livre d’Albert Strickler consacré à son père Édouard, révèle la forte ressemblance entre père et fils.

Et puis il y avait Alfred Kern, « esprit universel qui savait tout magnifier », qui l’a impressionné par son « absolue universalité ». Il y avait les lieux inspirants comme Andlau où il vécut longtemps à la lumière de l’abbatiale, qui lui a inspiré de beaux textes et lui a donné ce trésor : des amis chers dont Gilbert Mosser, qui, avant son accident de santé, disposait de la credencial pour les pèlerinages à Saint-Jacques-de Compostelle, « leur chemin » souvent emprunté, et qui leur a inspiré un livre.

Son amour des mots et des autres a fait naître des ouvrages écrits avec des hommes qui l’émouvaient, comme l’artiste Rolf Ball, le vitrailliste-mosaïste Gérard Brand qui l’a emmené à Paray-le-Monial et Marc Kreydenweiss, le vigneron d’Andlau. Avec la calligraphe Colette Ottmann, il réalisa de beaux livres édités en 2005 par la maison d’édition de Denis Betsch Petites Vagues. Les artistes Sylvie Lander et Dan Steffan furent des muses pour plusieurs de ses livres. Et Claudie Hunzinger lui confia deux manuscrits.

Ce qui nous liait c’était notamment une amitié partagée avec le peintre Camille Claus. Avec les Cafés de l’humanisme, association créée par l’historien Gabriel Braeuner, son
« frère de cœur », il m‘avait conviée à une rencontre-conférence qui, plusieurs fois reportée en raison de la pandémie, eut lieu en octobre 2022.

Albert a pris dans sa vie plusieurs grands virages. Il fut professeur de lettres pendant une quinzaine d’années, fut ensuite sollicité par Gilbert Estève, maire de Sélestat et conseiller de Jack Lang, pour être son chef de cabinet. Il refusa longtemps puis il accepta. Il mena cette tâche avec maîtrise, rigueur et cette légèreté d’apparence, tout en écrivant ses poèmes et son journal perpétuel, exercice de style impressionnant, publié chaque année depuis 1994, dans la collection Le chant du merle dont a paru le quatorzième volume.

En disponibilité de l’Éducation nationale, puis radié, après avoir dirigé les services culturels de la ville de Sélestat, il avait fait ce pari fou de diriger avec succès quatre structures de l’APEI Centre Alsace. L’Évasion devint en ce temps-là le seul CAT artistique où les résidents étaient payés pour faire de l’art, de la peinture et de la musique, avec une salle de spectacle à leur disposition. « Les handicapés ont une richesse et on est là pour la faire fructifier », aimait-il dire. « Ils vous placent dans la vérité. Leur regard vous analyse de suite, vous ne pouvez tricher. » Certains d’entre eux étaient présents aux funérailles du poète en l’église Saint-Georges de Sélestat, auprès de ses trois enfants, Benjamin, Cornélia et Edouard, de leur maman Andrée, de Rosiane la dernière compagne, de la famille et des amis venus nombreux.

Sur le livret de la cérémonie d’adieu, sous la photo au franc sourire d’Albert, était posé ce vers : « J’ai fermé les yeux pour me faire feuille morte et m’offrir à la dérive ».

Les derniers livres d’Albert Strickler aux Éditions Tourneciel : Petit Père, collection Lignes de vie, 234 pages, 20 euros et Boiter jusqu’au ciel, collection Le chant du merle, 550 pages, 25 euros.

https://www.editionsdutourneciel.fr/

Simone Morgenthaler

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