lundi 24 juin 2024
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J’aime ma p’tite reine

La bicyclette est une petite reine pour qui n’a pas d’autres moyens de locomotion. J’ai commencé le vélo à 3 ans. Et quelques décennies plus tard, j’en suis encore à pédaler avec joie. Car il n’y a rien de tel que d’avoir le nez au vent, qu’il pleuve ou qu’il vente, pour ressentir cette incomparable sensation de liberté.

Je me souviens de ma fierté lorsqu’on a ôté les petites roues de mon vélo, et que j’ai réussi à garder l’équilibre sans elles. Je garde des souvenirs forts des allers depuis mon village de Haegen, vers Saverne, en suivant simplement le vélo de mon père ou de ma mère sans me laisser déporter vers la gauche.

 

C’est qu’il fallait se rendre chaque semaine « à la ville » pour y faire les courses dans la petite épicerie Coop, que nous appelions s Konsum. Elle était située dans la rue de l’église, alors bordée de tilleuls. Nous trouvions notre bonheur chez Joseph Schott, un géant qui possédait même des oranges et des bananes et qui faisait l’addition sur un bout de carton avec un crayon qu’il replaçait ensuite sur son oreille. Les vélos des grands étaient munis de sacoches qui se remplissaient et deux filets de courses venaient souvent s’accrocher au guidon.

Jeunes à vélo. © Conrad Poirier (Wikimedia Commons)

Je me souviens de ma mobilisation enthousiaste en 1963 avec d’autres enfants du village pour décorer nos vélos, et partir en groupe à la gare de Saverne accueillir, tel un héros, Georges Kleinklaus qui allait être ordonné prêtre le lendemain. La décoration de nos vélos, initiée par le curé Jean Klayelé, fut entreprise plusieurs mois auparavant, car il fallait collectionner les capsules en plastique provenant généralement de bouteilles de vin bon marché, genre « Clapion » ou « Saint-Morand ». Ces capsules de diverses couleurs, coincées entre les rayons des roues, constituaient notre fierté. Nous trouvions que c’était du plus bel effet lorsque les roues tournaient et que les couleurs se mettaient à fusionner. Certains enfants postaient sur le guidon des moulins à vent multicolores qui tournicotaient frénétiquement au moindre souffle. Nous nous sommes rendus à la gare de Saverne où nous avons accueilli triomphalement le futur curé et lui avons fait une haie d’honneur avec nos vélos jusqu’au village, où il fut conduit en Panhard.

 

Lorsque je suis arrivée à Strasbourg pour mes études, j’ai évidemment sillonné la « grande ville » avec mon vélo. Quelle joie de voir la vie en ayant la tête au vent, les oreilles ouvertes au monde ! Parfois, dans la griserie, j’oubliais les précautions les plus élémentaires : ne jamais laisser voleter un tissu qui pourrait entrer dans les roues, surtout pas un long cache-nez. J’ai failli me tuer à vélo à la vingtaine alors que je me rendais au centre de journalisme par le quai Rouget-de-l’Isle. Je portais une écharpe de laine faite au crochet, si longue qu’elle fut prise dans la roue arrière, ce qui, vu la vitesse à laquelle je pédalais, m’a serré le cou au point de m’étrangler et de me briser la nuque.

Publicité vélo de 1894, auteur inconnu

Je me souviens de mon premier stage de journalisme en été 1973 à la rédaction des DNA, alors que j’étais étudiante. J’avais 20 ans et j’y faisais la connaissance d’une poétesse d’origine allemande, Catherine Kreutzer, âgée de 65 ans, assise face à moi au service des arrondissements. Nous avons noué une belle amitié. Elle habitait rue Gounod dans le « quartier des musiciens » et je me souviens de nos fous rires lorsque je lui proposais de la ramener par l’avenue des Vosges, assise à l’arrière de mon vélo. Elle n’avait plus revécu cette sensation depuis son enfance à Halle, une ville qui était alors en Allemagne de l’Est. Cette action prohibée la faisait pouffer comme une gamine, tout comme moi qui découvrais l’effet hilarant de sentir deux bras m’enserrant l’abdomen par l’arrière.

 

Je me souviens que, plus tard, une fois dans la vie active, je faisais réparer mon vélo non loin de la gare dans le magasin qu’avait ouvert Charly Grosskost, le champion cycliste d’Eckbolsheim, lorsqu’il se trouva jeune retraité. Il parlait remarquablement l’alsacien, et je me disais qu’un jour je lui proposerais d’être mon invité à la télévision. Mais il est mort si vite, en 2004, d’une crise cardiaque foudroyante, pendant qu’il faisait du vélo sur la piste qui porte désormais son nom, située le long du canal de la Bruche.

Moulin à vent pour bicyclette enfants.

Je me souviens de lieux visités à vélo, le long du Rhin, en Bretagne, en Bavière, à l’île d’Yeu. Il suffisait de trouver un vélo à louer sur place, à une époque où ce n’était pas courant, où les pistes cyclables étaient rares et où circuler à Rome tenait de l’inconscience. À Budapest, dans la capitale hongroise, descendre de Buda vers Pest en traversant le Danube est grisant, mais remonter ensuite à Buda vers le quartier du château sans poser le pied exige du souffle.

Bouchons plastique pour décorer les roues de vélo, une mode des années 60. © Forum Tonton Vélo

Je me souviens de ma stupeur et de l’impression de vide ressentie lorsque le 1er juin 2017, en sortant de mon émission radio, j’ai laissé mon vélo pendant deux minutes sur le trottoir devant une boutique située rue des Juifs dans laquelle je devais retirer une jupe, et que j’ai découvert qu’il avait été volé en quelques fractions de seconde. Je devais dans la foulée prendre le train vers la Bretagne pour y fêter un anniversaire de mariage. Ce que je fis sans me laisser dérouter. En sablant le champagne, j’ai même eu une pensée pour le voleur, en lui souhaitant autant de bonheur avec ma p’tite reine qu’elle m’en avait donné.

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